retour La chronique du Président

 

Le 19 mai 2008

 

Monsieur le Procureur général,

J'ai appris, par les médias, que vous aviez fait appel du jugement rendu par la Cour d'Assises de Pontoise, à l'encontre d'une mère qui avait volontairement mis fin aux jours de son enfant, gravement handicapée. Vous auriez donné comme motif de votre intervention l'interdiction de tuer prévue par nos lois. Je suis entièrement en accord avec votre décision qui correspond tout à fait à vos fonctions.

Je ne peux pas m'empêcher de penser à la difficulté que vous avez du éprouver pour prendre une telle décision qui, aux yeux de l'opinion publique, est trop sévère. Vous êtes malgré tout un homme, avec toute la sensibilité de l'humain qui comprend le geste de cette mère

. Les médias précisent que la salle d'audience a applaudi à l'énoncé du verdict. A qui allaient ces applaudissements ? Aux jurés je pense. Car ils ont du faire mal à l'accusée. Cette mère qui avait déployé tant d'amour pour s'occuper de son enfant, user tant de forces physiques et morales, pour arriver à cette fin ! Cette mère qui s'est posé les questions angoissantes, comme d'ailleurs tous les parents dans la même situation, " Que va devenir mon enfant quand je ne serai plus là ? " " Comment pourrais-je continuer à m'en occuper quand mes forces ne seront plus capables de me tenir en état de faire face ? " Quel a du être son calvaire quand il a fallu mettre un terme, de ses mains, à la vie de l'enfant qu'elle a aimée assez pour tenir vingt-cinq ans ?

Votre rôle, avez-vous dit, est de défendre les personnes handicapées, personnes vulnérables et je suis d'accord avec votre position sur ce point. Mais vous êtes aussi un magistrat qui avez des pouvoirs. Dans un crime, même si le coupable est défini, on cherche qui peuvent être ses complices. Apparemment, on ne l'a pas fait. Car des complices il y en a. Et même beaucoup.

Vous qui êtes là pour représenter et défendre la société, ne pensez-vous pas que cette société, par son absence dans ce drame, est complice de son accomplissement ? Qu'a prévu cette société pour aider cette mère à surmonter ses difficultés ? Quelques aides chichement attribuées. Nos politiques qui promettent souvent de prendre en compte les problèmes, mais ne s'arrêtent qu'à des textes qui font preuve de la bonne intention, sans moyens réels de les mettre en œuvre. La loi 2005-102 dite ''de compensation du handicap'' qui a mis en place, virtuellement, de nombreuses dispositions de concertation, à tous les échelons territoriaux, sans effet trois ans après. Groupes de concertation dans lesquels il était prévu la participation des associations qui devaient assurer un rôle de transmission des besoins des personnes handicapées vers le pouvoir gouvernemental qui prendrait alors les mesures adéquates. Ces institutions de concertation ne fonctionnent pas, j'en atteste puisque j'en fais partie.

Et dans votre rôle de défense des personnes handicapées, vous auriez du prendre la défense de cette mère, car elle était bien une personnes handicapée par la lourde charge à laquelle elle devait faire face, seule, par la carence de notre société qui sait sévir mais pas servir. C'est difficile, en tant que magistrat représentant la société, de prendre une position contre ses carences.

Monsieur le Procureur général, vous avez demandé un nouveau jugement, espérant que le prochain jury suivra vos réquisitions, mais en êtes vous sûr ? Et vous allez faire subir à cette mère de nouvelles épreuves dans le déroulement d'un nouveau procès. Je souhaite qu'elle ait encore la force morale de résister à ce supplice. Et ce nouveau procès, pour le principe, il est à la charge des contribuables qui ne voient pas l'utilité d'une telle action.

Vous êtes bien placé pour savoir qu'il y a un fait souvent condamné par la justice, l'abus de droit. Je regrette votre décision, même si je la comprends et, comme beaucoup de mes concitoyens, je n'ai pas peur de dire que je la condamne, même si je n'ai aucun pouvoir pour le faire, je garde le droit de le dire.

Je suis militant associatif depuis de nombreuses années et je souhaiterais que, par votre position, vous puissiez appuyer les requêtes et les questions, posées par les associations ou les parlementaires, concernant les problèmes rencontrés par les personnes handicapées, afin qu'elles reçoivent des réponses précises de la part du gouvernement. Actuellement ces questions n'ont jamais de réponse. Les belles paroles des discours de compassion n'ont aucun effet, ce que nous souhaitons, c'est des actes positifs. Les personnes handicapées sont aussi des citoyens.

Je sais, j'ai posé beaucoup de questions, celles que j'ai recueillies dans mon entourage de la part des personnes handicapées.

Je vous prie d'agréer, Monsieur le Procureur général, l'assurance de ma parfaite considération.

Le président

Jean GREZAUD

 

Cette lettre sera publiée sur notre site le 1er juin prochain Et votre réponse lorsqu'elle me parviendra

Monsieur le Procureur général

Palais de Justice

78000 VERSAILLES