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L'aveugle qui traverse la rue


L'humain, d'une manière générale, à peur de l'obscurité. Pas de la demi obscurité qui permet de se conduire ou d'observer, par une nuit étoilée, la vie qui nous entoure, mais bien du noir absolu. Quel que soit le lieu où il se trouve dans ce noir absolu, il va chercher la moindre lueur qui lui permettra de se guider. Cette lueur, il en a besoin pour trouver son chemin, même si c'est un chemin difficile. Mais il ne faut pas que cette source lumineuse soit trop violente. Si un projecteur est braqué sur lui, il fera le geste de se protéger car l'excès de lumière va l'aveugler. C'est pourquoi, sur la route, l'automobiliste doit utiliser les feux de croisement lorsqu'il rencontre un autre véhicule.

L'aveugle est dans le noir absolu en permanence. Il ne verra pas la petite lueur qui pourrait le guider vers le lieu qu'il veut atteindre. Il a une autre manière de ''voir''. Ses yeux ne fonctionnent pas, mais il a des oreilles, elles lui servent à ' 'voir ''. Si la petite lueur qui guide le voyant est remplacée par la voix d'un humain, il se tournera naturellement vers cette source d'information. Mais il restera quand même dans le noir absolu. Attention, si le bruit qu'il entend est trop violent, c'est exactement l'effet du projecteur sur le voyant, il ne peut plus en appréhender la source. Il convient donc de guider l'aveugle d'une manière correcte, c'est-à-dire compréhensible.

Lorsqu'un piéton veut traverser une rue, il emploie les passages piétons, si le passage qu'il emploie est équipé de protection par feux de circulation, il doit respecter ces feux. Il voit la figurine qui est éclairée et qui lui indique ce qu'il doit ou peut faire. Attendre si la figurine est rouge, passer si elle est verte. La lumière de la figurine ne doit pas être éblouissante pour ne pas gêner la vue du piéton.

Que fait l'aveugle ? Lorsqu'il a trouvé le passage pour les piétons, ce qui n'est pas toujours facile, il ne sait pas si cette traversée est équipée ou non d'un feu de circulation. Il va donc se servir de son ''œil'' à détection sonore : l'oreille. Il évalue la densité de circulation et prend sa décision selon ses perceptions. Ou c'est un timoré qui reste prudent et qui, au besoin, attend l'aide d'un tiers qui voudra bien l'aider, ou c'est un kamikaze qui tentera la traversée comme on joue à la roulette russe.

Pour éviter ces situations, en 1994, un chercheur a mis au point, avec des aveugles, un système qui s'insère dans le feu piétons et qui, déclenché par télécommande délivre à l'aveugle un message sonore parlé qui lui permet de connaître l'état du feu, comme tous les piétons. Pour faciliter la différenciation, les aveugles ont souhaité que les deux messages soient dits par des voix différentes. Une voix masculine sur la phase du vert piétons et une voix féminine sur la phase du rouge piétons. Comme la phase de rouge piétons est une phase d'attente, ils ont demandé qu'on ajoute au message des indications complémentaires à l'information sur la traversée, par exemple : traversée avec un îlot central ou traversée en deux temps. Sur chacune des deux phases le nom de la voie à traverser permet à l'aveugle de se situer.

Ce système a donné toute satisfaction aux utilisateurs et s'est répandu en France dans de nombreuses villes dont les élus avaient bien compris les besoins de la population handicapée visuelle.

Hélas ! En 2002, les fonctionnaires du ministère de l'équipement et des transports, malgré l'opposition des aveugles, balayaient d'un arrêté ministériel les possibilités d'autonomie que les aveugles avaient obtenu avec les messages parlés. L'arrêté obligeait à remplacer le message parlé de la phase vert piétons par un message codé, et une locution abrupte sur la phase de rouge piétons, sans obligation de donner le nom de la voie traversée. Ainsi, à partir du 25 avril 2002, date de sa parution au journal officiel, cet arrêté inique du 8 avril 2002, signé par la déléguée ministérielle à la sécurité et la circulation routière, privait les aveugles de leur autonomie et de la sécurité que procuraient les messages parlés.

Reconnaissons que de nombreuses villes ont continué à équiper les traversées de rues avec les messages d'origine, c'est-à-dire les messages parlés, à la satisfaction de leurs administrés.

Mais très rapidement, les aveugles se sont aperçu que le texte de cet arrêté avait des failles importantes qui provenaient de la méconnaissance du problème du handicap visuel par les promoteurs de ce texte. Que se passerait-il si quelqu'un installait le message codé sur un support numérique qui pourrait se déclencher dans la rue ? Réponse du ministère, l'exclusivité annoncée dans l'arrêté sera établie par le dépôt de la '' ritournelle '' à la SACEM qui veillera à l'interdiction de son utilisation. Encore une stupidité des fonctionnaires du ministère qui ne connaissent pas le code de la propriété intellectuelle, ni les conditions dans lesquelles intervient la SACEM. Comme les aveugles ont fait poser des questions à l'Assemblée Nationale sur les problèmes que leur généraient ces messages inutiles, les réponses du ministère concerné ont révélé l'étendue de la bêtise de ses fonctionnaires : le message parlé n'est pas compris par les étrangers ! Croyez-vous qu'un aveugle qui ne connaît pas la langue d'un pays puisse y circuler seul ? N'importe quel citoyen peu évolué comprendra immédiatement l'absurdité de cette réponse. Pourtant elle est authentique et figure au Journal Officiel. Pauvre France !

Et le 24 septembre 2004, Madame la Déléguée ministérielle à l'accessibilité se rend compte qu'il est impossible d'équiper les carrefours complexes sans entraîner des dangers pour les utilisateurs. Elle écrit donc qu'on n'équipera pas ces carrefours. Elle est en contradiction officielle avec le décret 99-756 qui fait obligation d'équiper toutes les traversées. Enfin une personnes s'est inquiétée du danger créer par cet arrêté. Je remarque que les villes qui ont continué à s'équiper en messages parlés équipent sans problème toutes les traversées, même les plus complexes.

A l'usage une autre nuisance s'est révélée dangereuses. Dans les carrefours tout à fait ordinaires, l'effet du projecteur lumineux que le voyant reçoit en pleine vue est le même pour l'aveugle avec cette sonorité violente qui résonne sur les murs des immeubles alentour. Ce son devient spatial et l'aveugle ne sait plus d'où il vient. On a ainsi transformé un carrefour simple en une traversée dangereuse. L'aveugle attend que les messages cessent et traverse, comme dans les traversées non équipées, au bruit de la circulation. Avec un handicap grandissant : les moteurs des voitures et les revêtements de chaussées sont de plus en plus silencieux. Et les administrés de cette ville ont dépensé en pure perte pour des équipements inutiles et dangereux.

Si on ajoute à ces informations que les riverains des traversées équipées de la ''ritournelle'' ne sont pas satisfaits du dérangement qu'elle cause par sa pollution sonore, on comprendra qu'il est indispensable de remplacer l'arrêté du 8 avril 2002 par le texte qui est demandé par tous les citoyens conscients de leur responsabilité collective envers la société.

Le 17 juillet 2006, Monsieur PERBEN alors Ministre des Transports et de l'Equipement, m'informe qu'il a demandé à la Direction de la sécurité et de la circulation routière la possibilité de modifier la réglementation sur les dispositifs existants. La DSCR, auteur du texte de l'arrêté du 8 avril 2002 n'a pas obtempéré. Pour quelle raison ?

Quand j'explique cette situation, la question qui m'est toujours posée, et que vous vous posez sans doute : pourquoi a-t-on remplacer ce qui marche bien par un système aberrant ? C'est la problématique de ceux qui se prétendent ''experts'' et qui ''estiment'' que leur solution est la meilleure. Attitude suffisante et irresponsable de ces fonctionnaires.

Mais que font nos élus ? Ils sont très peu nombreux ceux qui répondent aux préoccupations des handicapés et des aveugles en particuliers. La cécité fait peur et pourtant elle guette tout le monde. Nos décideurs feraient bien d'y penser, certains d'entre eux auront sans doute des regrets de ne pas s'être engagés dans la défense des aveugles lorsqu'ils seront eux-mêmes atteint par le handicap visuel qui les frappera lorsqu'ils seront plus âgés.

Il est encore temps pour eux de réfléchir et de se pencher sans trop tarder sur ce douloureux problème qui est l'irrespect de l'administration française envers les personnes handicapées. L'article 45 de la loi 2005-102 dite de compensation du handicap précise que la chaîne du déplacement ne doit pas être interrompue. Cet arrêté du 8 avril 2002 n'étant pas conforme à cette loi, aurait du être remplacé. Mais peut-être que nos décideurs n'ont pas lu ce texte.

Il apparaît que le refus permanent depuis 1999 des fonctionnaires des ministères, de rendre aux handicapés visuels l'autonomie qu'ils avaient acquise avec leurs messages parlés, s'apparente à de la volonté de leur nuire.

Il est indispensable, pour respecter la liberté des citoyens atteints de cécité de remplacer l'arrêté en cause par le texte suivant :

Feux de circulation permanents

2°) le point 5) de l'article 110-2 relatif aux signaux sonores est remplacé par le texte suivant :

" Dès lors que les feux de signalisation tricolores comportent un équipement permettant aux personnes aveugles ou malvoyantes de connaître la période où il est possible de traverser les voies de circulation, les signaux pour piétons R12 associés doivent être complétés par des dispositifs uniquement sonores. Des messages sont émis par ces dispositifs spécifiques, qui fonctionnent de façon permanente, par activation par télécommande. Ces dispositifs sonores sont toujours associés à un signal R12. L'activation des répétiteurs sonores des deux côtés de la traversée doit être simultanée. La durée d'émission doit comprendre deux cycles complets rouge-vert, quel que soit le moment de l'activation.

Les dispositifs émettent des messages parlés dont l'intensité sonore sera asservie au bruit ambiant. Les indications qu'ils délivrent sont les suivantes :

- Pendant le vert du signal R12 associé, le message verbal en langue française doit être émis sans interruption jusqu'à la fin de la phase verte. Ce message émis par une voix masculine est obligatoirement : " Le feu piétons est vert (suivi du nom de la voie traversée) "

- Pendant le rouge du signal R12 associé, un message verbal en langue française doit être émis pendant toute la durée du rouge. Ce message émis par une voix féminine est obligatoirement "Attention, le feu piétons est rouge (suivi du nom de la voie traversée) ". Il peut, le cas échéant être complété et suivi d'autres indications verbales en français propres à faciliter la traversée (localisation, traversée en deux temps, par exemple).

- Les messages diffusés ne doivent comporter aucun autre texte ou tonalité.

Le déclenchement du répétiteur par la télécommande doit être régler de telle manière que l'utilisateur de la télécommande puisse être guidé vers le passage protégé à au moins vingt mètres de celui-ci. L'émission du message doit être réglée de manière à ce que les personnes malentendantes puissent le comprendre.

Ce texte, par sa clarté et sa simplicité évite toute ambiguïté et toute interprétation, il permettra à toutes les personnes handicapées visuelles une autonomie améliorée par le guidage qu'il apporte avec une sécurité maximale. C'est le bon sens qui doit l'emporter sur l'incompétence ministérielle affichée.